Baroud

Baroud, digne suite de Survie, constitue le deuxième volume de l’excellente trilogie Ariézi de Peter Randa. Deux ans après les faits de Survie, le Corse Ariézi a pris le pouvoir de la civilisation vénusienne. Il s’est approprié l’immense savoir du despote Handa, dirigeant à son tour la population primitive des Syllas et les cerveaux des anciens savants de Vénus. Ariézi, détenteur d’un pouvoir incommensurable, se méfie, à juste titre, des Terriens et ne fréquente guère la base militaire qui s’est pourtant agrandie en une cité organisée. Il continue cependant à entretenir des relations amicales avec le médecin français Bertrand Maubert, lui et Ariézi étant encore considérés comme des criminels et des proscrits par leur patrie d’origine. Mais Maubert se languit de la Terre dans l’espoir d’une réhabilitation prochaine. Ariézi, quant à lui, ne désire plus retrouver une nation qui le rejeta et le condamna à l’exil sans possibilité de retour à cause d’un sérum, injecté à leur insu, rendant certes possible l’existence sur Vénus mais compromettant le retour sur Terre. La création d’un nouveau sérum, grâce au savoir des érudits vénusiens, permettant de se conditionner à la fois à Vénus et à la Terre, ne change strictement rien aux sentiments d’Ariézi : il refuse de s’administrer le deuxième sérum car celui-ci n’influe en rien sur sa situation de réprouvé. Le général Landrieux, représentant de l’État français fraîchement arrivé sur Vénus, effectue de basses manœuvres afin de contrôler la base terrienne. Il désire incarcérer Ariézi et bouleverser l’équilibre que le Corse avait mis en place entre les Terriens et les Syllas. Ce général, obtus et sot comme un fonctionnaire, nuit à l’existence des Français sur la planète de par son incompétence remarquable, son zèle obstiné et son absolue inadaptation. L’ordre fragile qui règne sur Vénus est, par ailleurs, ébranlé par l’arrivée d’immenses soucoupes provenant de Saturne. Les Syllas d’Ariézi espionnent furtivement les créatures, certes humanoïdes mais pourvues de quatre bras, dont les intentions sont difficilement pénétrables, surtout lorsqu’un Sylla est capturé et, dans sa tentative désespérée de fuite, partiellement désintégré par un redoutable pistolet. Dès lors, il s’agit, pour Ariézi, de protéger les Terriens en dépit des décisions stupides de Landrieux et d’assurer la survie des Syllas contre des êtres aux moyens redoutables.

Cette suite de Survie est simplement providentielle car elle permet au lecteur de retrouver les attachants personnages du précédent roman et de revenir à la civilisation, certes improbable mais passionnante, de Vénus. Peter Randa peut enfin approfondir les personnalités et affiner celle du protagoniste principal, Ariézi, qui se révèle déjà progressivement à la fin de Survie. Nous constatons les changements qu’Ariézi procure à la civilisation qu’il dirige désormais, le traitement humain qu’il apporte aux Syllas et la résurrection de Handa dans un esprit neuf, dénué de ses intentions tyranniques. Le baroudeur solitaire qu’était Ariézi a grandement mûri : sa nouvelle intelligence fait de lui un être supérieur, capable de maîtriser des engins futuristes, de contrôler des Syllas serviles et de diriger des cerveaux instruits. Cependant, demeure en lui cette soif de l’errance, ce désir effréné de pérégrinations. Cette aspiration perceptible encourage Ariézi à quitter Vénus pour s’adonner librement à la découverte d’autres galaxies. Bertrand Maubert jouit d’un rôle moindre dans ce deuxième opus, mais la personnalité insaisissable et contradictoire d’Ariézi suffit à combler tout manque.

D’autres personnages sont malgré cela mis en avant : le général Landrieux, par exemple, qui symbolise le fonctionnaire français, inepte et haineux. « Il débarque imbu de son autorité et de ses pouvoirs… disposé uniquement à la critique comme un bon fonctionnaire1. » Landrieux continue à considérer Maubert et Ariézi comme des criminels et comme des déserteurs, ayant quitté la base, dans Survie, afin de se rendre au sein de l’immense statue représentant une divinité assise et abritant le repaire de Handa. Quand le colonel Bertier prend la défense d’Ariézi, qui pacifie les relations entre Terriens et Syllas et fournit le minerai rare qui permet de rentabiliser les coûteuses expéditions spatiales, Landrieux répond, acerbe : « Si je comprends bien, il nous fait l’aumône de ce qui nous appartient2 ? » Vénus n’appartient vraisemblablement pas aux Français… Landrieux ordonne même que soit réquisitionné l’appareil qui permet à Ariézi de comprendre, en quelques instants, une langue inconnue. Le général n’est pourtant point en position d’exiger une réquisition : il ignore même où se trouve le repaire du Corse. « Le devoir d’Ariézi, une fois en possession des secrets de Handa, était de les mettre à disposition de sa Patrie. Vénus est désormais propriété française… […] Personne ici n’a le droit de s’approprier quoi que ce soit sans l’autorisation du gouvernement qui accordera des concessions3. » Baroud recèle de nombreuses saillies absurdes de ce genre, qui sont autant de discours ridicules mais réalistes démontrant l’aberration du système français et de ses représentants, outrecuidants et acrimonieux. Peter Randa dénonce la rigidité de l’État et la caducité de ses principes grâce à l’élargissement des perspectives qu’entraîne inévitablement la découverte de l’espace :

les premières conquêtes de l’espace n’avaient pas conduit à l’établissement d’un gouvernement mondial… au contraire. Le gouvernement mondial, c’était un espoir des pacifistes tant que la Terre vivait en vase clos… La découverte des mondes extérieurs avait changé les données du problème et les nationalismes avaient repris le dessus… Un gouvernement mondial signifie l’effacement de chacun au profit de tous… une solution admissible quand on ne peut plus rien espérer d’autre, qui perd toute signification lorsque s’ouvrent de nouvelles perspectives4.

La philosophie de Peter Randa est éloquente : l’individualisme contre le collectivisme, le nationalisme contre le mondialisme. Mais ces bouleversements ne se réalisent pas par la révolution ou la révolte, mais par l’exil, la découverte, la conquête. « La grandeur de la France a toujours été assurée par des particuliers qui l’ont voulue en dépit de l’administration et contre elle5. » Nous pouvons définitivement parler d’une philosophie du proscrit chez Peter Randa : ce sont les quelques exilés de l’Histoire qui font la grandeur d’une nation et non l’interminable procession de fonctionnaires qui agissent, au contraire, comme des repoussoirs régressifs. L’espace est l’unique endroit qui puisse permettre à l’homme d’obtenir la liberté désirée : « Fini l’ère des collectivités où la personnalité est contrainte de s’effacer. L’espace ne peut appartenir qu’aux individualités6. »

L’arrivée des créatures de Saturne vient compliquer les relations ardues qu’entretiennent Ariézi et les Terriens. La cité est désarmée et désorganisée face aux Saturniens. Seul Ariézi peut empêcher un probable conflit, mais celui-ci est considéré comme un hors-la-loi et ne s’estime lui-même plus comme Terrien. L’héroïque Ariézi est l’exemple même du proscrit randéen. Perpétuellement en conflit avec l’État, il est vivement rejeté pour son individualisme et son refus de se plier aux règles édictées par une administration omnipotente. Nonobstant cela, il est un être intègre et sublime qui seul sauve l’humanité tandis que les fonctionnaires s’abîment dans leur sombre ignorance et leur opiniâtreté présomptueuse. Le héros randéen est toujours marginal : Ariézi ne se considère plus comme Terrien mais ne peut davantage être Vénusien. Ce détachement lui permet d’acquérir une intelligence saine et une morale lucide. Pour Peter Randa, l’individu doit surplomber la nation, qui doit être constituée d’êtres souverains aux valeurs et aux aspirations communes.

Baroud peut donc être considéré comme un classique de Peter Randa. Le lecteur peut y retrouver les thèmes chers à l’écrivain. La venue de soucoupes en provenance de Saturne permet à l’auteur de captiver le lecteur et de traiter des relations difficiles entre trois civilisations, celles des Terriens, des Vénusiens et des Saturniens. Chaque ethnie possède ses coutumes, ses armes et ses faiblesses, et les conflits entre les différentes races représentent en macrocosme les mésententes qui subsistent entre chaque individu à l’origine similaire mais à la morale antagoniste en microcosme. Ainsi les Terriens sont-ils scindés entre ceux qui se plient à la tyrannie administrative et ceux qui décident de suivre Ariézi. Baroud est donc un panégyrique de l’individualité contre l’uniformisation. La véritable puissance provient de l’individu seul, débarrassé de son despote, incarné par Ariézi, devenu abîme de science et de connaissance, et non d’un peuple asservi, à l’image des Saturniens, considérablement affaiblis par leur conditionnement à Vénus. Ces Saturniens durent quitter leur planète surpeuplée afin d’éviter la stérilisation. Ils fuirent ce traitement indigne en acceptant, comme Maubert et Ariézi dans Survie, de coloniser Vénus, la seule échappatoire que leur proposa leur gouvernement. Considérablement anémiés, des centaines de Saturniens périrent lors de l’expédition afin de satisfaire un « bien commun » qui n’a cure des individus. Les hommes, à l’instar des Saturniens, sont diminués par un État vampirique. Le savoir, l’intelligence et l’indépendance permettent, au contraire, d’acquérir une providentielle vigueur. En compagnie de la ténébreuse Saturnienne Kerill, Ariézi décide de quitter Vénus à bord d’un rihan, un vaisseau saturnien. Les deux créatures veulent jouir de leur liberté et de leur indépendance. Conscients qu’ils sont intrinsèquement différents, ils décident d’entretenir une relation distante et respectueuse. « Un problème racial, mais il est tout de même différent de celui qui se pose sur la terre où l’on n’admet l’égalité de droit que par le mélange7… » affirme Ariézi. Contre le métissage, forme sournoise d’uniformisation, le Corse veut préserver son intégrité et celle de la Saturnienne. Dans un siècle qui prône, derrière l’excuse de la diversité, une uniformisation assujettissante, nous devinons à quel point les ouvrages de Peter Randa, leur morale saine et leur philosophie juste, mériteraient d’être lus et relus…

  1. Peter Randa, Baroud, Paris, Fleuve noir, coll. Anticipation, № 158, 1960, p. 14. 
  2. Ibid., p. 21. 
  3. Ibid., p. 21-22. 
  4. Ibid., p. 30. 
  5. Ibid., p. 32. 
  6. Ibid., p. 180. 
  7. Ibid., p. 173. 
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Auteur : Peter Randa
Éditeur : Fleuve noir
Collection : Anticipation №158
Année : 1960
Pages : 188
Peter Randa dénonce la rigidité de l’État et la caducité de ses principes grâce à l’élargissement des perspectives qu’entraîne inévitablement la découverte de l’espace