À pâlir la nuit
À pâlir la nuit débute in medias res avec un truculent dialogue entre le lieutenant Al Wheeler et une blonde anonyme. Face à l’attitude empressée de l’officier de police, la blonde se rétracte et désire quitter les lieux. S’ensuit cet échange assez représentatif de l’ouvrage et du caractère de son protagoniste :
— Donnez-moi une bonne raison ! Une seule !
— Mon mari…, fit-elle d’un ton hésitant. Il est catcheur de son métier et…
[…]
— Suffit ! Vous m’en avez donné deux ! Et péremptoires1 !
L’humour ne manque guère dans À pâlir la nuit, délicieux polar où le héros maîtrise à la fois les enquêtes et les facéties, sans pour autant commettre quelques maladresses dans chacune des deux. Al Wheeler est effectivement un grand séducteur mais un homme qui déteste prendre des risques dans ses relations avec les femmes. Ainsi, lorsque le téléphone sonne, une fois que la blonde est partie, apeuré de devoir s’expliquer, à l’autre bout du fil, avec l’époux gladiateur, il prend un accent asiatique et prétend être employé à la Blancisserie Cinoise Li-Still (sic). Hélas, il s’agit du shérif Lavers, l’irascible supérieur, qui se plaît à déranger Al Wheeler avec de rédhibitoires appels téléphoniques. Comme nous venons de le constater, Al Wheeler est le remarquable archétype du héros brownien ; un homme excentrique, étrange et doté de marottes aisément discernables. En ce qui concerne Al Wheeler, ses trois obsessions assumées et revendiquée sont les femmes, le « high fi’ » et la Austin Healey. Rajoutons une quatrième passion à ce portrait incomplet : l’alcool. Le whisky, pour être précis. Al Wheeler absorbe une quantité aberrante de whisky. Dans la première dizaine de pages du roman seulement, il est déjà fait mention quatre fois de whisky, préparé de différentes manières : sec, avec de la glace ou avec une giclée de soda. Le détective privé Danny Boyd, autre personnage de Carter Brown, est, lui-aussi, un grand amateur de whisky et de femmes. En l’occurrence, Al Wheeler n’est pas un privé indépendant, il dépend du shérif et des choix arbitraires de celui-ci qui, bien qu’il ait choisi Wheeler pour son originalité et ses méthodes peu conventionnelles, ne cesse de le réprimander et de critiquer ses décisions. Dans À pâlir la nuit, un concurrent apparaît, le lieutenant Hammond, nouvelle recrue de la brigade criminelle. Wheeler et Hammond se détestent de la manière la plus éloquente, ne cessent de s’échanger d’acerbes propos et cherchent à s’attirer la bienveillance du shérif par des moyens parfois crapuleux. Hammond est l’exemple même du policier procédurier et obéissant. Il n’est donc guère étonnant que lui et Wheeler se haïssent, d’autant que c’est Hammond qui est officiellement chargé de l’enquête, Wheeler devant simplement officier dans l’ombre. Annabelle Jackson, la nouvelle secrétaire, attise les conflits entre Hammond et Wheeler et ne manque de se moquer des attitudes singulières et aguicheuses de ce dernier. Dans le roman en question, deux jolies jeunes femmes ont été poignardées, portant chacune au bras un tatouage énigmatique représentant le « S » du dollar barré d’un trait sinueux surmonté d’une tête reptilienne. Al Wheeler, outré de se retrouver à la morgue et de devoir contempler un cadavre avant d’ingurgiter son petit déjeuner, se rend finalement aux pompes funèbres, nommées le Havre de repos. La deuxième victime y officiait en tant que maquilleuse, embellissant les défunts. Wheeler n’a donc point terminé de fréquenter des endroits lugubres. C’est l’occasion pour lui de faire preuve d’un humour particulièrement gaillard :
« — Bonjour, monsieur Funèbre, je voudrais une pompe.
« — Vous faites erreur, monsieur. Ici, nous ne vendons que des linceuls, des bières…
« — Ah ! bon ; eh bien, donnez-moi un demi2 ! »
Il fait la rencontre, dans la boutique, de Drusilla Peace, une rousse somptueuse employée par le propriétaire du Havre de repos, Alexis Rodinoff. Il parvient, grâce à Drusilla, à approcher Douglas Bond, le présumé fiancé de la dernière victime et se rend à Vale Heights, cité voisine où semblent converger les différents indices. Wheeler tente alors d’infiltrer le milieu prostitutionnel et se mêle aux différents organisateurs d’un réseau de filles sur demande. Puisque tous les mauvais coups sont autorisés avec Hammond, Wheeler affronte des difficultés supplémentaires. Il doit aussi réparer, avec beaucoup de grandiloquence et de burlesque, ses erreurs de raisonnement. Il lui faut mêmement interroger des personnes qui ne sont pas ce qu’elles prétendent vraiment être, hypocrisie, mensonge et opportunisme compromettant allégrement les pistes du lieutenant Wheeler. Celui-ci fait la rencontre d’un certain nombre de femmes, comme Jo Dexter, grande blonde cleptomane qui collectionne les maris et semble s’ennuyer grandement, recherchant dans les troubles rencontrés par Wheeler le moyen d’occuper des journées lascives. La rencontre avec Jo promet de grands moments de dérision et de dialogues plaisants.
— […] Dis donc, Al, c’est une blague, cette histoire de cadavre ?
— Comme disait le vampire à sa victime, répliquai-je en roulant des yeux blancs, c’est une blague d’une veine très particulière3 !
Carter Brown, de son véritable nom Alan Geoffrey Yates, est né en 1923 à Londres. Il entreprend des études dans l’Essex, sert la marine et devient preneur de son à la British Gaumont de Londres. Il émigre ensuite en Australie. Après une brève carrière d’agent de relations publiques, il devient romancier en 1953 et réside à Sidney. Les ouvrages de la collection Série noire indiquent que les romans de Carter Brown sont traduits de l’américain, ce qui est un comble pour un Anglais émigré en Australie. Le fait est qu’une traduction dite « de l’américain » présentait un attrait certain pour le lecteur français et que cette méprise intentionnelle voulait embellir d’un charme américain les romans de Carter Brown. Certains doutent que Carter Brown ait pu écrire seul les quelques 200 livres qui composent sa bibliographie, mais l’éditeur du romancier affirme que Carter Brown rédigeait seul ses ouvrages. Le succès des polars de Carter Brown en laisse certains dubitatifs : « Il s’agit donc d’histoires policières humoristiques, sans autre prétention que de divertir le lecteur en utilisant tous les poncifs du genre, en particulier un privé macho, buveur et cavaleur, et de belles dames plantureuses, un peu fofolles et nymphomanes. Cette production assez uniforme ne présente guère d’intérêt, même si Brown a été un des piliers de la collection4. » Carter Brown a pourtant été l’auteur le plus prolifique de la Série noire en terme de volumes publiés, devant James Hadley Chase. Nous apprécions justement cette esthétique du delectare. Ouvrir un roman de Carter Brown nous offre d’inoubliables instants de répit et d’insouciance. Les protagonistes étant des figures simples, nous nous plaisons à les retrouver d’un ouvrage à l’autre, avec leurs fantasmes, leurs craintes et leurs habitudes. L’humour délicieux de Carter Brown rend chacun de ses ouvrages irrésistible. Robert Soulat, un des directeurs de la Série noire, disait à ce sujet : « son premier roman étant authentiquement drôle, les autres moins, mais ça plaisait au public. Alors, un jour que je corrigeais une traduction, je me suis dit, tu vas faire en plus deux astuces vaseuses par page5. » Qu’importe, d’ailleurs, que cet humour simple et exquis vienne de l’écrivain ou du traducteur : il demeure omniprésent au fil des pages et confère au lecteur un profond sentiment de satisfaction. Leaule se donne pour vocation de réhabiliter cet écrivain talentueux qu’était Carter Brown, un homme qui savait divertir ses lecteurs et irriter ses détracteurs. Puisque nous sommes d’humbles lecteurs, nous avouons apprécier les ouvrages de l’écrivain britannique, et plus précisément À pâlir la nuit, le premier opus à paraître à la Série noire. Voici un romancier qui ne peut qu’attiser les passions, les pédants vains méprisant la vacuité apparente de ses ouvrages, les sages lecteurs admirant la légèreté formelle de ses écrits. Ce premier volume est donc excellent : une intrigue complexe, des personnages attachants, un style amène. Le lecteur ne s’ennuie guère un seul instant, reconnaissant de pouvoir prestement s’insinuer, aux côtés d’Al Wheeler, au sein d’une enquête sombre et délicieuse. Le lecteur, semblable à l’enfantine Jo Dexter, s’émerveille et s’amuse de chaque péripétie. Un ouvrage de référence, donc, réservé à ceux qui aiment les polars traditionnels agrémentés d’une pointe d’humour et servis par un protagoniste exubérant.
